Sénégal


senegal-1L’accaparement des terres au Sénégal est un problème majeur qui a connu une évolution dramatique en 2011. Cette année-là, deux personnes sont mortes et 20 autres blessées lors de la protestation par la population de la communauté rurale de Fanaye située sur la vallée du fleuve Sénégal contre la cession de 20 000 hectares de terre à des investisseurs italiens pour produire des agrocarburants.

Le phénomène a pris de plus en plus d’ampleur dans tout le pays, particulièrement dans les zones fertiles.  De 2001 à 2011, des milliers d’hectares ont été attribués à des investisseurs étrangers ou à des acteurs nationaux qui ne résident pas dans les communautés rurales (investisseurs privés, autorités étatiques, religieuses ou militaires, etc.).

En 2012, l’accaparement des terres touchait 669 958 hectares soit près de 30% des surfaces arables disponibles. Les terres attribuées aux investisseurs étrangers représentent  40 % des hectares donnés par les autorités.

Les mécanismes d’accaparement

Les surfaces sont généralement attribuées par les autorités locales ou nationales sans consulter les communautés rurales.  Cela se déroule dans le cadre de programmes initiés par l’Etat sénégalais depuis 2006 mais en violation de la loi sur le domaine national (LDN) de 1964 qui n’autorise l’affectation des terres du domaine nationale qu’aux résidents des communautés rurales. En effet, ces opérations sont qualifiées «d’acquisitions de terres à grande échelle » par les autorités mais sont en réalité des spoliations de terres appartenant aux communautés rurales qui sont ensuite données à des sociétés agricoles étrangères à capitaux anglais, dubaïotes, français, italiens, japonais, marocains, nigérians, norvégiens, saoudiens… Le phénomène touche toutes les régions du pays : la vallée du fleuve Sénégal, la Casamance, la zone des Niayes, la zone de Ross Béthio… Les hectares attribués sont affectés par les sociétés étrangères aux cultures vivrières (maïs, riz, légumes, etc) et à des cultures pour la production d’agrocarburants (jatropha, canne à sucre), prioritairement destinées à l’exportation sur le marché mondial. Des surfaces assez importantes sont également attribuées à des investisseurs étrangers pour la construction d’infrastructures touristiques.

Les conséquences

L’accaparement des terres entraine à terme l’exode rural et la fin de l’agriculture familiale. Dans certaines régions, l’agriculture familiale a été remplacée par les plantations des grands producteurs, ce qui entraine la paupérisation des paysans obligés de quitter leurs villages ou de travailler comme ouvriers agricoles. Les femmes sont les principales victimes de ce phénomène. Elles se sont d’ailleurs opposées au phénomène en avril 2012, dans la Déclaration des femmes rurales contre l’accaparement des terres au Sénégal[1], estimant que « la terre doit appartenir à celles et à ceux qui la travaillent pour se nourrir et nourrir le pays. »

L’État sénégalais, en donnant les terres agricoles aux investisseurs étrangers, compromet la sécurité alimentaire du pays puisqu’ils investissent au Sénégal non pas pour vendre leurs productions agricoles sur le marché sénégalais mais pour les exporter. Par exemple, dans la zone rurale de Ross Béthio, deux entreprises étrangères ont acquis plus de 600 hectares de terres agricoles dont la production est essentiellement destinée à l’exportation.

Les entreprises agricoles étrangères présentent au Sénégal bénéficient de conditions fiscales très avantageuses pour s’y installer mais ne contribuent pas aux recettes fiscales du pays, puisqu’elles sont exemptées de TVA et de taxes douanières. L’impact de leur activité sur l’économie sénégalaise est également minime puisque la main d’oeuvre nationale qu’elles emploient est très peu payée, la majorité étant des ouvriers agricoles uniquement embauchés à la journée pendant les grandes périodes agricoles.  Par ailleurs, les investisseurs étrangers ne sont pas tenus d’entreprendre des initiatives de développement. L’accaparement des terres est aussi une des causes de la déforestation au Sénégal. Parfois, l’état   déclasse des forêts protégées pour les attribuer aux investisseurs.

senegal-2Les moyens de résistance

Les moyens d’action, bien que limités, existent. Dans la zone rurale de Diokoul par exemple, près de Kébémer, les populations ont initié une marche pour remettre une pétition aux autorités, contre la dépossession de leurs terres. Des ONG soutiennent la Fédération des petits producteurs dans ses efforts pour sensibiliser les paysans et les aider à s’organiser. Elles encouragent aussi les paysans à s’impliquer dans les conseils ruraux. La décentralisation opérée au Sénégal a délégué aux collectivités locales les compétences dans neuf domaines, dont l’agriculture. Les petits agriculteurs peuvent, par l’intermédiaire des conseils ruraux, contrôler leur gestion des terres de la communauté rurale et leur demander d’être plus transparents dans l’affectation des terres qui relèvent de leur gestion.

Les organisations paysannes, les ONG, l’État, les responsables des collectivités locales et des candidats aux élections législatives se sont réunies à Dakar en mai 2012 lors d’un forum pour élaborer un plaidoyer en faveur de la sécurisation des terres des exploitations familiales, de la mise en place d’une politique de développement rural et du respect des droits des femmes dans l’accès au foncier. Ce plaidoyer partait du postulat que les exploitations familiales sont les plus aptes à assurer la sécurité et la souveraineté alimentaires du pays, à fournir des emplois au monde rural et à contribuer à la sauvegarde des intérêts des générations futures. Enfin, le forum a permis d’informer l’opinion nationale et internationale sur les enjeux liés à l’accaparement des terres agricoles.