Sierra Léone


Sl-1La Sierra Léone est l’un des petits pays d’Afrique avec 71,4 millions d’hectares, dont 54 millions sont considérés comme étant propices à l’agriculture. L’économie dans le milieu rural est dominée par l’agriculture, qui emploie plus de la moitié de la population. Il s’agit de petits paysans qui cultivent la terre principalement pour nourrir leurs familles. La malnutrition est néanmoins omniprésente dans ce pays. Sur l’Index du développement humain des Nations unies, la Sierra Léone est classée à la 180e place sur 187 pays. L’espérance de vie est à 47 ans seulement et 70% des 5,5 millions d’habitants vivent en-dessous du seuil de pauvreté.

Pour s’attaquer au problème de la pauvreté, l’actuel Président, Ernest Bai Koroma, mise sur une redynamisation de l’agriculture. Il a lancé un programme nommé « Smallholder Commercialization Programme » qui veut diriger les paysans vers les cultures de rente et améliorer la chaine de commercialisation. Parallèlement, il espère attirer des grandes entreprises du secteur agro-industriel, par exemple en leur accordant des exemptions fiscales importantes . Ainsi, des projets du groupe suisse Addax, du conglomérat indien SIVA Group et du groupe belgo-luxembourgeois Socfin ont déjà été acceptés.

Il y a peu de transparence en ce qui concerne les grands projets agro-industriels au Sierra Léone et il est donc difficile de faire des estimations sur les surfaces allouées. Certaines estimations disent qu’entre 2009 et 2012, des projets pour un total de 1,15 millions d’hectares ont été accordés ou sont en planification, ce qui serait plus de 20% de la surface arable totale du pays. Cependant, il n’y a que très peu de terres inoccupées au Sierra Léone, contrairement à ce que proclament des sources officielles. La plupart des espaces sont déjà travaillés par les paysans locaux et les grandes plantations.

SL-2Les paysans pratiquent en général une agriculture forestière et itinérante. Ils plantent des champs, récoltent et laissent ensuite reposer les sols pendant 10 à 20 ans. Si une famille moyenne cultive 2,7 hectares, cette surface n’est pas permanente et cohérente. Les paysans utilisent plutôt une combinaison de jardins près de leurs habitats, de petites parcelles dans les forêts ou des champs dans les marais qu’ils assèchent temporairement, afin de produire une grande variété de plantes. Ce système fait en sorte que des terres ont l’air improductives, alors qu’elles sont de fait utilisées par les communautés. Pour libérer des surfaces qui pourraient être attribuées à des investisseurs, il faudrait d’abord changer les techniques de production des paysans.

Pour louer des terres, l’investisseur est censé avoir le consentement des communautés qui vivent sur l’espace en question. Mais des études ont montré que les gens sont rarement informés convenablement. Souvent seuls les dirigeants locaux sont consultés et dans un pays ou la corruption est omniprésente, les abus sont fréquents. Les compensations payées sont rarement adéquates et des témoignages montrent que certains dirigeants communautaires ont été mis sous pression afin qu’ils signent des accords pour céder leurs terres. A cela s’ajoute le fait que  les institutions étatiques défendent plutôt les intérêts des investisseurs que ceux des paysans. Le résultat est que des milliers de familles perdent leur accès à la terre et sombrent dans la pauvreté extrême et la malnutrition.

 La Socfin dans le district de Pujehan

La Socfin Agricultural Company (SL) Ltd (SAC) est une filiale de SOCFIN (Société Financière des Caoutchoucs) enregistrée au Luxembourg et contrôlée par l’entrepreneur français Vincent Bolloré et l’homme d’affaires belge Hubert Fabri. L’entreprise a conclu un accord avec le gouvernement du Sierra Léone pour la mise en place d’une plantation de palmiers à huile dans le district du Pujehun. Dans une première phase, environ 6500 hectares sont visés avec la possibilité d’étendre la plantation sur 30.000 hectares. Le bail est fixé sur 50 ans pour 12,5 dollars par an et par hectare, avec une option de le renouveler pour deux périodes supplémentaires de 25 années chacune. Il a été obtenu à travers une société locale qui a été créé spécialement à cet effet. Le prix de rente est de 12 dollars par hectare et par an. En tout, la Socfin veut investir plus de 100 millions de dollars sur dix ans et espère un retour à hauteur de 10% à 15%.

Seulement, le territoire en question est habité par des petits paysans et environ 9.000 personnes dans 24 villages seraient affectées. Une étude de l’ONG locale Green Scenery a révélé que les consultations préliminaires avec les communautés ont été sommaires et que les familles n’ont pas été informées de l’envergure du projet. Des sommes en espèce ont été versées à des familles et à des dirigeants, sans que ceux-ci ne comprennent  réellement qu’ils vont perdre leur accès à la terre. Des conflits sociaux ont ensuite éclaté au sein des communautés et même au sein des familles.

SL-3La SOCFIN a répondu aux allégations de Green Scenery en intentant des poursuites pour diffamation contre l’ONG et son directeur exécutif, Joseph Rahall. La société demande à un tribunal sierra-léonais d’ordonner à l’ONG de présenter des excuses, de verser des dommages et intérêts et de mettre fin à la diffusion d’informations que la société jugerait diffamatoires. Pourtant, le rapport de Green Scenery est en cohérence avec les plaintes officielles déposées par les communautés locales, opposées à l’appropriation de leurs terres et à la destruction de leurs cultures et forêts par SOCFIN. En décembre 2012, 101 membres des familles de propriétaires terriens de 36 villages du district ont appelé la Commission Nationale des Droits de l’Homme, les organisations de la société civile et les Nations Unies à soutenir leur lutte contre la société. Ces informations  ont également été corroborées par des évaluations indépendantes menées sur le terrain par plusieurs organisations internationales, notamment l’Oakland Institute en février 2012 et Welthungerhilfe en mai 2012.

Pour Frédéric Mousseau de l’Oakland Institute, « Bolloré et Fabri utilisent un procès en diffamation pour museler l’opposition locale et intimider une ONG dont le seul crime est de défendre les droits d’agriculteurs locaux dont les terres sont accaparées.» Devlin Kuyek de l’ONG Grain renchérit : « Des pratiques similaires par des filiales de la SOCFIN ont été signalées ces dernières années au Cambodge, au Cameroun et au Libéria, où Bolloré ou SOCFIN ont utilisé la menace de poursuites judiciaires contre les ONG et les médias pour faire taire les critiques ».

Source: who-is-benefitting-Sierra-Leone